Pour mieux comprendre le conflit du Caucase, rendu illisible par les médias français dits "dominants"

Publié le par Haro

Il est évident pour tout observateur que l'ensemble des médias français dits «  dominants » - et pas seulement les chaînes de télévision – n'ont aujourd'hui ni la volonté, ni les moyens de fournir une information approfondie. D'où des distorsions, délibérées ou non, qui aboutissent à, pour le moins, une mésinformation, voire une réelle désinformation.


Voici donc quelques précisions permettant d'éclairer un peu, je l'espère, le contexte, hors duquel le conflit en Ossétie du Sud reste illisible.


Le ministre français des affaires étrangères a cru pouvoir déclarer que la Russie était « hors la loi internationale ». Comme il arrive souvent en matière de droit, qu'il soit national ou international, faire appel à « la » loi n'a guère de signification en soi, dès lors qu'on ne se réfère pas de façon explicite à une loi précise, voire à un article de loi. Or il arrive souvent qu'une loi s'oppose, parfois diamétralement, à une autre.


En l'occurrence, il est vraisemblable que l'homme faisait allusion à la notion d'intégrité territoriale. Mais quid de la notion, tout aussi fondamentale, du droit à l'autodétermination ou, si l'on préfère, du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ?


Or, un minimum de connaissances historiques sur cette région du Caucase (apparemment jusqu'ici peu connue, pour ne pas dire ignorée, des politiciens, dès médias et du public français) permet d'éclairer le jugement de l'observateur.


Annexée par la Russie depuis plus de deux siècles (comme la Géorgie, et donc bien avant l'ère soviétique), l'Ossétie a revendiqué très vite son indépendance. Après la révolution de 1917, les forces gouvernementales géorgiennes affrontaient les Ossètes, qui dénombrent aujourd'hui 18000 morts en trois ans, dues à la guerre, aux épidémies et à la famine.
La Géorgie soviétique (patrie de Staline) annexa la partie méridionale de l'Ossétie en lui accordant cependant le statut de région autonome. Mais fin 1989, le parlement géorgien révoquait la réunification des deux Ossétie votée par le soviet suprême d'Ossétie du Sud et supprimait du même coup le statut d'autonomie de cette région.


Depuis cette décision unilatérale, la pression – censure de la presse, brimades administratives et policières, imposition de la langue géorgienne au détriment de la langue nationale et de la culture ossète (célébrée par Dumézil), etc. - n'a cessé depuis vingt ans d'alimenter les nationalismes des deux côtés, ainsi que le départ de nombreux habitants vers l'Ossétie du Nord, république autonome de la Fédération de Russie.


Résultat : des conflits armés en 1989, 1991, 1992 avec leur cortège de morts impossibles à dénombrer exactement, les deux adversaires pratiquant la désinformation, mais qu'on peut vraisemblablement estimer entre 2000 à 3000.


En juillet 1992, un accord intervenu entre Chevarnadze et Eltsine stipulait le maintien en Ossétie du Sud de « forces de la paix » composées de militaires russes, nord-ossètes, sud-ossètes et géorgiens. Cet accord stipulait aussi « l'intangibilité des frontières géorgiennes » et la création concomitante d'une « commission trilatérale » (russe, ossète, géorgienne) qui avait justement pour mission – c'est important - de « décider du statut de cette région d'Ossétie du Sud ».

Prenant tout le monde de vitesse, le gouvernement de l'Ossétie du Sud a alors proclamé l'indépendance du pays, provoquant la réaction symétriquement nationaliste de Tbilissi, avec (je prie ceux qui connaissent ces faits de bien vouloir m'excuser de ces raccourcis) l'arrivée au pouvoir de l'avocat géorgien formé aux États-Unis Saakachvili.


Pas mal d'incidents, diplomatiques ou militaires, ont émaillé l'actualité osséto-géorgienne ces dernières années. En avril dernier, M. Saakachvili, partisan de la manière forte et des formules expéditives enflammant ses discours, a tenté de faire intégrer son pays à l'Otan. Devant son échec (dû à l'opposition de l'Allemagne et de la France), et très vraisemblablement fort de l'appui de la fraction dure des services secrets américains qui mène ses actions autonomes à l'intérieur même de l'administration des États-Unis, il a cru pouvoir réussir une action de type Blitzkrieg sur l'Ossétie du Sud, au début du mois.


Bien d'autres faits pourraient être cités. Ils montrent que la situation de cette petite région du Caucase (sa population totale n'excède plus guère aujourd'hui celle de Colmar ou Quimper), connue des diplomates depuis des décennies, est le terrain privilégié pour un choc frontal entre deux puissants pays dans le conflit larvé mais constant pour la maîtrise des énergies fossiles.


Dès lors, les arguments invoquant les lois internationales sont à manier avec précaution. Qu'il s'agisse de l'intégrité territoriale (en l'occurrence discutable au regard des faits évoqués ci-dessus) ou du droit à l'autodétermination (à géométrie variable : Algérie, Kosovo...), l'invocation de ces lois ne sert que de paravent aux visées géostratégiques bien plus décisives.


Comme l'écrivait le 1er mai dernier Michael Klare dans « The Nation » (traduc. Contre Info) : « La Géorgie joue un rôle stratégique important pour les deux puissances en présence, car elle abrite l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC), un projet soutenu par les USA, qui amène le pétrole de la Caspienne vers les marchés occidentaux. Des conseillers et des instructeurs américains et russes sont présents dans ces deux régions, parfois suffisamment proches pour s’observer directement. Dans ces circonstances, il n’est pas difficile d’imaginer des scénarios dans lesquels une future confrontation entre la Géorgie et les forces séparatistes pourrait conduire, volens nolens, à un affrontement direct entre soldats américains et russes, déclenchant une crise beaucoup plus grave. »

Publié dans Médias

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